
Actualités / Octobre 2005
Lessay, 23 août 2003 (© Vincent Arlettaz)
Les festivals de l'été 2005
Année après année, à l'approche de la belle saison, l'Ensemble Vocal de Lausanne revêt la livrée des oiseaux migrateurs, et s'en va glaner quelques lauriers sous d'autres cieux. Temps des festivals, l'été est particulièrement propice à la découverte de nouveaux horizons et de nouveaux publics; et comme chaque année, la France se taille la part du lion dans l'agenda de l'ensemble. La proximité géographique et culturelle, une longue histoire d'admiration respective font de cette destination la plus importante pour Michel Corboz, ses choristes et ses musiciens. A l'inverse, on peut dire que l'EVL est un ensemble qui compte pour les festivals français, particulièrement pour certains des plus prestigieux d'entre eux. A l'usage de nos lecteurs, voici un petit retour sur une cuvée 2005 ma foi fort séduisante...
La grange de Villefavard
Vous n'avez jamais entendu parler de Villefavard? La chose ne nous étonnera qu'à moitié. Au coeur du Limousin, ce n'est qu'un hameau de quelques centaines d'âmes. Mais avec une histoire très particulière, une histoire (aussi étonnant que cela puisse paraître) en partie liée à celle de notre pays romand. Le paysage est légèrement vallonné, des haies, de petits bosquets séparent champs et pâturages, abritant même parfois une petite rivière qui serpente, à moitié cachée entre les frondaisons. Des vaches blanches, beaucoup de meules de foin qui se dorent au soleil couchant: le lieu est paisible, et même retiré du monde. Tout de même, au premier coup d'oeil, le village se distingue par une singularité étonnante: deux clochers! Une église, un temple. Luxe indéniable pour une communauté si petite, la foi catholique et la protestante se disputent ici pacifiquement la place. L'histoire est ancienne de près de deux siècles: dans la première moitié du XIXe siècle, Villefavard est oublié par les autorités ecclésiastiques: le village n'a pas droit à un curé. Après avoir tenté leur chance dans une communauté catholique alternative bientôt interdite, en 1844 les habitants de la commune se convertissent en bloc à la foi protestante! Villefavard va dès lors nouer des contacts avec d'autres régions francophones protestantes, notamment avec le Canton de Vaud. Vers la fin du siècle, un pasteur suisse et sa femme, Edouard et Sophie Maury, marquent durablement les esprits en bâtissant une ferme modèle, projet moderniste à la fois par son installation technique et son esprit communautariste. C'est par leurs deux filles que la musique va conquérir ce lieu original: Geneviève, épouse du chef d'orchestre Charles Münch, et surtout Juliette, violoniste, dont le Guarneri sera joué plus tard par Yehudi Menuhin. C'est d'ailleurs Juliette qui, en 1946, crée les «Concerts de Villefavard». Le flambeau sera repris par son petit-fils Jérôme Kaltenbach, chef d'orchestre, qui s'attachera à la restauration de ces bâtiments chargés d'histoire, et à leur mise en valeur.
Le lieu s'organise autour de l'ancienne grange à blé, aménagée en salle de concert par l'architecte Gilles Ebersolt, avec le concours d'Albert Yaying Xu, acousticien à l'origine de la brillante réussite de la Grange du Lac à Evian. Divers autres bâtiments forment autour de ce noyau central un véritable petit complexe culturel, particulièrement bien adapté aux sessions de travail, dans le calme de la campagne limousine. Les pianistes Aldo Ciccolini et Jean-Claude Pennetier font partie des artistes qui dispensent ici leur enseignement. Et pour leur soixantième édition, les Concerts de Villefavard ont tenu à traduire en musique leur attachement à la Suisse: le 21 août 2005, un public particulièrement chaleureux faisait fête à Michel Corboz et à l'Ensemble Vocal de Lausanne, dans un programme mêlant des motets de Bach et des choeurs de Mendelssohn et Schumann. Gageons que cette collaboration n'est que le début d'une aventure commune particulièrement excitante, car la ferme de Villefavard appartient sans conteste aux projets les plus originaux auxquels l'EVL ait été appelé à contribuer au cours des dernières années. On murmure même déjà en coulisse que le lieu se prêterait particulièrement bien à une reprise de... l'Orfeo de Monteverdi!
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La grange de Villefavard (© Vincent Arlettaz)
Noirlac
Si la grange de Villefavard reste une découverte captivante, nul n'est besoin en revanche de présenter des festivals comme ceux de Noirlac ou de la Chaise-Dieu. Tous deux figurent en effet parmi les rendez-vous les plus huppés de l'été musical français. Les Rencontres Internationales d'Art Vocal de Noirlac représentent sans doute la référence dans le domaine choral en particulier. L'affiche très prestigieuse voit l'EVL côtoyer ce qui se fait de mieux à l'heure actuelle au niveau européen: l'ensemble parisien Accentus, le Choeur de Chambre de Namur, l'ensemble Huelgas de Paul van Nevel ou encore les Solistes de Lyon de Bernard Tétu y proposent un répertoire allant du Moyen Âge aux créations contemporaines, dans le cadre magnifique de l'abbaye cistercienne du XIIe siècle. Voici plusieurs années que l'EVL figure parmi ses invités privilégiés. Directrice artistique du festival, Laurence Equilbey qualifie elle-même son programme de «véritable tour d'Europe au sein du patrimoine de la musique sacrée». Noirlac, c'est donc l'histoire d'une fidélité à un esprit, on est même tenté de dire à une philosophie, faite d'exigence, de profondeur, de respect. Mais c'est aussi une belle fête au coeur de l'été: en cette fin juillet, le temps est magnifique, le soleil de midi baigne l'opulente campagne berrichonne; celui du soir donne aux pierres leur extraordinaire couleur dorée; public et artistes se retrouvent dans les jardins pour le buffet campagnard précédant invariablement les festins musicaux que représentent les concerts. Lorsque le temps est incertain, ce repas a lieu sous les voûtes ogivales du réfectoire des moines. Frugalité mise à part, c'est un authentique voyage dans le temps auquel vous êtes invité; pour rejoindre l'église, vous longez le cloître aux fenêtres lancéolées, vous admirez ces ultimes rayons de soleil qui se faufilent entre les colonnettes, et plaquent sur le dallage l'ombre ouvragée des rosaces médiévales. Fête pour les yeux, pour le palais... et pour les oreilles, Noirlac reste une expérience unique. Dans l'abbatiale comble, le Miserere de Charpentier élève ses phrases à la fois plaintives et élégantes; la fille de Jephte pleure en disant adieu à ses compagnes; quelques chauves-souris folâtrent sous les voûtes du transept. Où mieux qu'à Noirlac peut-on sentir qu'il est encore possible d'arrêter le temps?
Noirlac (© Anandha Seethanen)
La Chaise-Dieu
Au coeur de l'Auvergne, à 1100 mètres d'altitude, la Chaise-Dieu n'est qu'une modeste bourgade d'un millier d'habitants, dans une contrée au relief accidenté, au climat austère. Comment pourrait-on s'attendre à trouver ici un haut lieu de l'histoire religieuse et culturelle européenne? C'est qu'on sous-estime sans doute l'importance des campagnes françaises dans le développement de notre civilisation occidentale. Lieu d'ermitage depuis le XIe siècle, la «Casa Dei» (maison de Dieu) fut pendant de longs siècles le siège d'une importante communauté bénédictine. Le visiteur moderne ne doit pas oublier que cette région fut, au Moyen Âge, un passage crucial pour les pèlerins: le Puy-en-Velay, étape essentielle de la route de Saint-Jacques de Compostelle, n'est qu'à quelques dizaines de kilomètres d'ici. L'apogée spirituelle et matérielle de la Chaise-Dieu se situe aux XIVe et XVe siècles. Ancien novice de la Chaise-Dieu, le pape avignonnais Clément VI (1342-1352) se souviendra de son ancienne congrégation, à qui il fera un cadeau somptueux en élevant l'abbatiale Saint-Robert, chef-d'oeuvre d'une élégance mêlée d'austérité. Parmi d'autres trésors, cette église renferme un gisant en marbre du pape bienfaiteur, une très originale fresque de danse macabre du XVe siècle; et surtout une collection unique de tapisseries de la fin du XVe siècle: disposées au-dessus des stalles et du jubé, ces 14 pièces exceptionnelles, sans doute d'origine flamande, sont consacrées essentiellement à des représentations de la vie du Christ, dans des tons à la fois profonds et délicats. Autant dire que, tout autant que Noirlac, la Chaise-Dieu est un lieu où l'esprit souffle. Parmi les ensembles invités, on relève les noms du Rias Kammerchor de Berlin, des Tallis Scholars, des Jeunes Solistes, le Concerto Italiano, le Concert Spirituel d'Hervé Niquet ou encore l'ensemble Akademia de Françoise Lasserre. Le programme, dense, comprend entre deux et trois concerts par jour. Celui de l'EVL, le 22 août à 14 h 30, proposait trois motets de Bach avec continuo, précédant une oeuvre longtemps méconnue, le Te Deum de Mendelssohn. Cette oeuvre faisant ce jour-là précisément son entrée au répertoire de l'EVL, on nous permettra de nous y arrêter un peu plus longuement.
La Chaise-Dieu (© Vincent Arlettaz)
Le “Te Deum” de Mendelssohn
Originellement attaché à l'office des matines, l'hymne d'actions de grâces du Te Deum a très tôt déjà été utilisée dans les contextes les plus festifs, à savoir essentiellement pour célébrer la consécration d'un évêque, la naissance d'un héritier royal ou une victoire militaire. L'époque baroque nous en a laissé des spécimens tout empreints de la pompe de l'Ancien Régime, telle la célèbre version de Marc-Antoine Charpentier. Lully et d'autres ont également sacrifié à l'esthétique du genre. Les Te Deum les plus monumentaux sont dus toutefois à l'époque romantique, qui en fit une sorte de petit frère du Requiem (Berlioz, Bruckner). C'est très loin de ces modèles que se situe le Te Deum en ré majeur de Mendelssohn, qui n'avait que dix-sept ans lorsqu'il composa cette oeuvre. Fils du banquier Abraham (1776-1835), Felix (1809-1847) fut baptisé à l'âge de sept ans. Artiste précoce, il devait, comme bien des convertis, accorder un intérêt tout particulier à la religion -- et par extension à la musique sacrée -- tout au long de sa carrière. Le Te Deum (1826) est une oeuvre de jeunesse, contemporaine des premiers chefs-d'oeuvre que sont l'Octuor (1825) et l'ouverture du Songe d'une nuit d'été (1826). La virtuosité technique de l'artiste, la maturité de son style, se superposent ici à un concept général étonnamment conservateur, puisque l'oeuvre est écrite pour double choeur et solistes sans orchestre, avec un seul accompagnement de basse continue, formule archaïque pour l'époque. C'est que Mendelssohn, trois ans avant la reprise de la Passion selon Saint-Matthieu de Bach, était déjà tout imprégné du culte de la musique ancienne, qu'il avait notamment découverte dans le cadre de la Berliner Singakademie, avant d'entrer en contact avec Justus Thibaut, professeur de droit de Heidelberg et grand propagateur, à la tête de son Singverein, des oeuvres de Händel. C'est aussi l'explication de l'omniprésence du contrepoint dans cette partition, qui fait reposer l'essentiel du poids sur le choeur, les solistes n'y ayant qu'un rôle relativement restreint, essentiellement en quatuor d'ailleurs (ou double quatuor). Malgré la modestie des moyens engagés (ou peut-être grâce à elle), Mendelssohn trouve ici une profondeur de pensée et une tonalité de recueillement religieux qui, il faut en convenir, restent rares dans les oeuvres échevelées de la génération romantique. Le public de la Chaise-Dieu ne s'y est pas trompé, lui réservant un accueil des plus chaleureux.
La Chaise-Dieu, le tombeau du pape Clément VI
© Vincent Arlettaz
Lessay
A l'issue du concert du 22 août en Auvergne, il fallut à l'EVL traverser plus de la moitié de la France pour rejoindre Lessay, non loin de Cherbourg. Après avoir aperçu au loin la silhouette du Mont Saint-Michel, nous voici lancés sur une route départementale sinueuse, toute en côtes et en épingles: aux abords du Cotentin, on se sent bien loin des clichés qui ne veulent voir dans la Normandie qu'un pays plat. Et ce que l'on a sous les yeux, ma foi, plaît infiniment. Une fois arrivés dans la cour de l'ancienne abbaye de Lessay, c'est même un véritable enchantement: dans la lumière dorée du jour finissant, de magnifiques jardins s'offrent à votre vue, non loin de l'église des XIe-XIIe siècles. Plusieurs fois détruit, et autant de fois reconstruit à l'identique, cet édifice a particulièrement souffert lors de la Seconde Guerre Mondiale (nous ne sommes ici qu'à une trentaine de kilomètres des plages du débarquement). Relevé de ses ruines avec un soin particulier, il accueillait cette année les douzièmes Heures Musicales de Lessay. Peut-être moins réputé que celui de Noirlac ou celui de la Chaise-Dieu, ce festival propose un programme digne de rivaliser avec celui de ses augustes confrères. Non seulement bon nombre d'affiches leur sont communes (Accentus, Hervé Niquet, le Choeur de Chambre de Namur), mais de surcroît d'autres ensembles n'apparaissant qu'ici sont de la première force (Gabrieli Consort, Ensemble 415, Concerto Köln). En clôture du festival, l'EVL proposait le Requiem de Mozart, reprenant également deux motets de Bach et un psaume de Mendelssohn déjà entendus à Villefavard et à la Chaise-Dieu. Ici aussi, l'accueil du nombreux public fut des plus chaleureux, artistes, organisateurs et public se retrouvant encore après le concert pour partager cidre et galettes de Normandie, moment de détente bienvenu avant d'affronter la grande épreuve du retour: plus de mille kilomètres, une journée entière de bus!
-- Ainsi s'achevait notre périple hexagonal pour cet été. D'autres concerts en France auront lieu bientôt, d'autres invitations prestigieuses nous attendent, comme celle de la Folle Journée de Nantes en janvier 2006. Pour l'ensemble Vocal de Lausanne, la fidélité des organisateurs et du public français sont particulièrement précieux, tant il est vrai que nul pays au monde n'a montré tant d'intérêt pour Michel Corboz et ses protégés. Près de 45 ans après les premiers succès dans ce pays, c'est une très belle histoire d'amour qui continue, pour le plus grand plaisir de tous...
Les jardins de l'Abbaye de Lessay (© Vincent Arlettaz)
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Page mise à jour le 22 novembre 2005