Actualités / Mars 2005

 

Japon 2005

Reflets de Tournée

 

Cinq questions à
Toshio Watanabe

 

Toshio Watanabe, comment avez-vous découvert Michel Corboz?
Après des études de philosophie politique, j'ai commencé à travailler pour une grande agence de concerts de Tokyo. Nous étions alors en 1975, l'année où a été publié l'enregistrement du Requiem de Fauré par Michel Corboz. André Cluytens, Ansermet et beaucoup d'autres avaient déjà gravé cette oeuvre, mais leurs versions ne m'avaient pas beaucoup plu. Celle de Michel Corboz était tout à fait différente, si chaleureuse, si naturelle. Je me suis demandé alors qui était ce M. Corboz. J'ai essayé par deux fois sans succès de l'inviter au Japon. En 1987, j'ai fondé ma propre agence, «The Music Plant». Au grand dam de mon ancien patron, de jeunes artistes tels que Simon Rattle, Yo Yo Ma ou Gidon Kremer nous ont rejoints, et finalement, je fus le premier à réussir à faire venir Michel Corboz dans notre pays, en 1989!

Qu'appréciez-vous particulièrement dans la personnalité artistique de Michel Corboz?
Lors des répétitions, Michel peut sembler très sévère; mais à l'issue du concert, il se montre au contraire sous son jour naturel. Je vois là un trait typique du caractère latin. Karl Richter était très allemand, très inspiré. Corboz est beaucoup plus naturel; nous avons le sentiment que c'est la seule personne qui parvient à insuffler cet esprit germanique dans le caractère latin.

Et par rapport à l'Ensemble Vocal?
Vous savez, je pourrais inviter de nombreux groupes. Il y a dix ans par exemple, j'ai fait venir le Teatro Comunale di Bologna, 300 personnes au total, avec trois programmes différents, parmi lesquels la Cenerentola. J'aime aussi ce genre de projet; mais à la fin de la tournée, d'un point de vue personnel, il ne me reste rien. Rien dans le coeur. Sur la tournée de 2003... je ne devrais pas le dire, mais nous avons perdu de l'argent. Mais nous étions très heureux, et il y a d'autres moyens de trouver un équilibre. Lorsque Yo Yo Ma vient donner un concert au Japon, les billets sont vendus en un jour. Nous pouvons investir cet argent dans d'autres projets.

Quel est le budget global de cette tournée?
Un peu plus de 50 millions de yen [environ 600 000 francs, ndlr]. Pour chaque concert, le risque est partagé entre nous et l'organisateur local. Pour les concerts de Tokyo et d'Osaka, il nous est possible de dégager un bénéfice; cet argent peut être replacé ici à Fukuoka, ou à Nagoya, où la situation est plus difficile. Si ce n'était pas le cas, la charge deviendrait trop importante pour nos partenaires, qui ne pourraient plus nous réinviter.

Quelle est l'importance que les Japonais accordent à la musique classique occidentale?
Durant la période Edo, du XVIIe au XIXe siècle, le pays a été fermé aux influences étrangères, et a développé une culture propre de grande valeur. Les estampes ukiyo-e par exemple, sont allées jusqu'en Europe et ont influencé un Van Gogh. Mais en même temps, le pays prenait du retard dans le domaine technologique et l'armée, très faible, ne pouvait plus garantir l'indépendance nationale. Un nouveau gouvernement décida qu'il nous fallait combler ce retard. L'art et la musique de l'Occident ont pris leur place dans nos écoles, de même par exemple que l'étude de la langue anglaise. Il a longtemps été de bon ton de décrier la culture traditionnelle japonaise; mais les jeunes générations prennent conscience de sa haute valeur: elle nous relie à la Corée, à la Chine, à la route de la soie. De même que la culture occidentale nous relie à la Grèce, à Rome, aux Celtes...
Qu'est-ce que l'amour? Qu'est-ce que la vie? Les réponses à ces questions peuvent être très similaires, bien que la manière de penser soit différente. Il existe à Kyoto un fameux jardin zen; il n'est composé que de treize pierres, mais vous ne pouvez jamais les voir toutes en même temps; il y en a toujours une qui en cache une autre. De même dans la vie, il y a toujours quelque chose qui nous manque; mais où que vous soyez né, si vous gardez l'esprit ouvert, la communication nous offre des solutions. Le siècle passé a été terrible. Les enjeux écologiques d'aujourd'hui sont immenses. Ce que peut nous apporter la grande musique, c'est la certitude que nous pouvons parler les uns aux autres, et c'est peut-être là le début du salut. En sortant de la Passion selon St-Matthieu donnée au Suntory Hall vendredi passé, personne n'a l'envie de se battre avec personne, j'ai plutôt l'envie de m'adresser à mon voisin pour lui parler de cette musique et des émotions qu'elle éveille en moi.

 

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Page mise à jour le 22 novembre 2005