Actualités / Avril 2006

 

 

DE  LA  VIE  ET  DES  MOEURS  DES
OISEAUX  MIGRATEURS

{ II }

Non, le chef de choeur n'est pas toujours un corbeau!
Paul de Vos: Concert d'oiseaux (1678), Musée des Beaux-Arts de Bilbao.

 

Dans une lettre datée de 1476, le fameux Duc de Ferrare Ercole d'Este -- qui fut notamment le patron de Josquin Desprez -- parle de ses chanteurs comme d'êtres à part, «vivant au jour le jour, comme des oiseaux sur la branche». Il aurait pu assurément ajouter: des oiseaux migrateurs, car les pérégrinations de ces artistes, sillonnant l'Europe de la Flandre à Naples, de la péninsule ibérique à la Bohême, s'effectuaient sur un rythme quasi saisonnier dans bien des cas. En cinq cents ans, la situation a-t-elle beaucoup changé? Pas pour les membres de l'Ensemble Vocal de Lausanne en tout cas, eux qui, plus que jamais cette année, pourraient faire l'économie de ranger leur valise au placard entre deux voyages! Après Nantes et les pays de la Loire en janvier, après Bilbao en mars, les voici en effet qui s'apprêtent à s'envoler à nouveau, pour Lisbonne en avril, puis pour Tokyo en mai. Encore faut-il relever qu'un concert prévu en mars à Moscou a dû être annulé en dernière minute, en raison de formalités administratives excessivement lourdes. Et cet été, outre la traditionnelle tournée de bus en France (conduit pas les chauffeurs de la compagnie L'Oiseau Bleu, ça ne s'invente pas!), l'ensemble se rendra à nouveau en Allemagne. Un beau palmarès en perspective, et surtout de belles émotions à la clé pour Michel Corboz et ses protégés qui, à n'en pas douter, garderont de cette année 2006 un souvenir particulier.

 

En Suisse et à Lyon

2005 s'était pourtant terminé d'une manière qu'on pourrait presque qualifier de casanière: on le sait, l'EVL ne se produit pas si souvent que cela en Suisse Romande. La fin de 2005 aura été, de ce point de vue-là, une exception remarquable: pas moins de trois concerts ont été donnés en à peine plus d'un mois, en Valais et dans le Canton de Vaud: le 20 novembre à Vevey, pour une Messe en mi bémol majeur de Schubert aussi magistrale que rarement interprétée; pour un concert donné à Crans-Montana en toute fin d'année (le 28 décembre), avec à l'affiche le Dixit Dominus de Händel et le Gloria de Vivaldi; enfin, pour une reprise d'un programme Charpentier le 2 décembre à la Fondation Pierre Gianadda de Martigny, sous la direction de Marie-Laure Teissèdre, remplaçant au pied levé un Michel Corboz souffrant. Durant tout ce dernier trimestre d'ailleurs, notre excursion la plus lointaine ne sera pas allée au-delà de... Lyon! Deux concerts donnés les 3 et 4 décembre en la Chapelle de la Trinité, ont permis au public de la capitale rhodanienne d'entendre ou de réentendre le Requiem de Mozart, sous la direction de Natacha Casagrande qui, connaissant parfaitement l'interprétation de Michel Corboz, était la personne la plus à même de suppléer à l'absence du titulaire. D'ailleurs, tous ceux qui ont participé ou assisté à ces soirées en conviendront: nul besoin de se retrouver aux antipodes pour vivre des moments d'intense émotion, tant il est vrai que la musique est déjà, à elle seule, tout un voyage!

 

Une certaine conception de l'affluence : le hall de la Cité
des Congrès de Nantes au plus fort de la Folle Journée !

 

Nantes

Mais tout cela n'était encore qu'un prélude à une année 2006 qui, comme on l'a dit, a démarré en fanfare. Depuis plusieurs années, la «Folle Journée» de Nantes, un des festivals les plus populaires de France, fait régulièrement appel à l'EVL, qui a développé une sorte de partenariat privilégié avec l'équipe emmenée par le directeur artistique René Martin. L'an passé, le thème proposé par les organisateurs («Beethoven et ses amis») étant moins favorable à une collaboration, l'EVL fit le choix de se concentrer sur sa tournée japonaise de février. Il en allait tout autrement cette fois-ci, la programmation étant axée autour de J. S. Bach, Händel, Telemann et leur époque. Du grand Bach, Michel Corboz avait sélectionné pour cette tournée de dix jours (du 19 au 29 janvier) la messe brève en la majeur; René Martin se chargeait pour sa part de suggérer une oeuvre totalement méconnue de Telemann, «Die Donnerode» (l'ode à la foudre). Ecrite pour commémorer le grand tremblement de terre de Lisbonne (1755), cette cantate est riche en éléments préclassiques qui ne pourront qu'étonner si l'on pense qu'elle suit de quelques années à peine la mort de Bach. Oeuvre essentiellement souriante et légère au demeurant, malgré son sujet, et malgré un duo de basses – plus amusant que terrifiant -- comprenant force trilles et accompagnement obligé de timbales! Le rôle du choeur y est d'ailleurs fort modeste; ce dernier avait toutefois largement l'occasion de se rattraper avec le Dixit Dominus de Händel, pièce d'une virtuosité ébouriffante, qui ne passa pas inaperçue auprès du public nantais, comme toujours enthousiaste et fort dense -- peut-être même plus qu'à son habitude!

 

Fontenay-le-Comte, 21 janvier 2006, 20 h 45

 

La Vendée

Si les choristes de l'EVL sont des habitués de la Cité des Congrès de Nantes et de ses foules compactes, chaque Folle Journée est aussi l'occasion de découvrir quelques villes des Pays de la Loire, à la faveur des concerts décentralisés qui, en prélude à la manifestation elle-même, occupent le week-end précédent: un véritable marathon, voyant crapahuter sur les routes départementales des autobus remplis de musiciens qui, pour la plupart, ne prennent même plus la peine de se changer entre deux concerts! Nous connaissions déjà Challans et Laval. Cette année, deux lieux inédits sont venus s'ajouter à notre collection: Fontenay-le-Comte (que nous n'avons vu que de nuit!), et surtout Saumur, magnifique cité médiévale où nous avons logé. Le froid des sacristies, la fatigue vocale, les mauvais sandwiches avalés entre raccord et concert, tout cela est plus que compensé par l'accueil chaleureux des auditeurs et des officiels, qui se battent aujourd'hui pour avoir l'honneur de recevoir dans leur communauté les concerts de la Folle Journée. Car derrière les vitrines souvent très médiatisées du festival nantais, c'est bel et bien toute une région qui monte, toute une population, spontanée et avenante, où l'on se sent véritablement chez soi.

 

Fontenay-le-Comte

 

Bilbao

Forte de son succès, la Folle Journée s'exporte depuis plusieurs années. Principale ville du Pays Basque espagnol, Bilbao n'est pas sans rappeler Nantes: comme la capitale des Pays de la Loire, elle connaît aujourd'hui en effet un dynamisme économique et touristique remarquable, après bien des années difficiles. Situé sur une rivière en eau profonde à une dizaine de kilomètres de la côte atlantique, protégé par deux chaînes de montagnes formant une sorte de grand couloir aboutissant au littoral, l'endroit, depuis des siècles, a été utilisé comme base arrière pour la navigation au long cours, pour le commerce international, et plus encore pour la construction navale. Bien avant l'ère moderne, nombre de galères et de caravelles des Rois d'Espagne sortirent des ateliers de charpentiers de Bilbao. Peuple de marins et de bergers, durs à la tâche et remarquablement organisés, les Basques furent d'ailleurs un des moteurs de la modernisation économique et industrielle de l'Espagne. La richesse accumulée par des siècles d'activité commerciale fut alors intelligemment utilisée pour permettre l'équipement de la région, qui se couvrit de hauts fourneaux. Au cours des premières décennies du XXe siècle, près de la moitié des navires construits en Espagne provenaient de Bilbao. Dans les années 1970 et 1980 toutefois, la contrée fut frappée de plein fouet par la crise de la sidérurgie. Mais c'eût été mal connaître les Basques que de croire qu'ils se contenteraient de subir un tel sort: aujourd'hui, la ville semble bel et bien avoir trouvé son second souffle, et a su se positionner admirablement sur un créneau où les activités tertiaires, le tourisme et le culturel dominent.

 

© Simon Jordan

 

La Fondation Guggenheim

Symbole de cette renaissance spectaculaire, le Musée de la Fondation Solomon R. Guggenheim a pris place sur une aire anciennement dévolue aux activités industrielles. Croisement baroque entre une sorte d'animal marin et un navire semblant appareiller pour le large, l'édifice, dû à l'architecte américain Frank O. Gehry, fut construit entre 1991 et 1997. Extérieurement, il est couvert d'écailles de titane sur lesquelles vient se refléter la lumière selon les couleurs de l'heure et du jour. Intérieurement, l'oeil est émerveillé par la variété infinie de ses perspectives, qui ne comportent aucune surface plane. Il s'agit là d'une prouesse technologique, car chacune des pièces dont se compose le bâtiment est unique par sa forme, et a dû être dessinée à l'ordinateur et usinée à l'aide d'un logiciel mis au point à l'origine pour la construction aéronautique. Au-delà de la performance technique, c'est une exceptionnelle réussite architecturale que l'on se doit de saluer. Richissime industriel et collectionneur américain, Solomon R. Guggenheim (1861-1949) a doté sa fondation d'un vaste choix d'oeuvres d'avant-garde dont le sort est aujourd'hui d'être exposées par alternance, ici ou dans un des trois autres musées qui, par le monde, portent son nom: à New York, Berlin et Venise. Mais à Bilbao, la plus belle oeuvre d'art, sans conteste, c'est l'écrin!

 

Bilbao, 4 mars 2006: le Musée de la Fondation Solomon R. Guggenheim

 

Aussi admirable que soit sa réussite, la Fondation Guggenheim ne résume pas à elle seule la vitalité culturelle de la principale ville du Pays Basque. Malgré le poids encore sensible de la menace terroriste, la cité renaît véritablement de ses cendres, à tel point que, d'une année à l'autre, il peut paraître difficile de reconnaître certains quartiers. Dans un même périmètre, non loin d'ailleurs de la Fondation Guggenheim, le nouveau Musée des Beaux-Arts, le Musée Maritime et le Palais des Congrès et de la Musique Euskalduna font partie des réalisations récentes. C'est dans l'enceinte de ce dernier que furent donnés nos concerts, reprenant le programme de janvier à l'exception de la cantate de Telemann. Certes, l'affluence ne fut pas la même qu'à Nantes; le grand auditorium de 2000 places fut-il même plein une seule fois au cours du week-end? Cela n'a pas empêché le public espagnol de faire fête aux artistes, ni ceux-ci de vivre pleinement cette belle expérience. Et la plus grande réussite de ce voyage, c'est certainement ce sentiment étrange qu'ont eu plusieurs d'entre nous: l'impression d'être resté loin de chez soi toute une semaine, alors que, objectivement, notre séjour espagnol n'aura duré que... deux jours et demi! L'intensité des émotions vécues, sans aucun doute, est fonction de la richesse des lieux.

Mais je vois que l'heure avance: bon sang! Quatre heures et demie du matin, il est grand temps de fermer ma valise! Le train n'attendra pas, et l'avion pour Lisbonne décolle à huit heures vingt-cinq... Chers amis ornithologues, portez-vous bien; nous nous reverrons à l'automne pour débattre à nouveau de nos protégés. D'ici là, révisez votre Messiaen et votre Janequin, ça pourrait bien servir!

 

Saumur, le 22 janvier 2006

 

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Page mise à jour le 22 avril 2006